Analyse – Le Mexique pris entre Trump et les cartels

Le Mexique a déployé quelque 10 000 soldats pour mettre fin aux violences qui ont éclaté dans tout le pays à la suite de l’assassinat par les forces de sécurité du chef du CJNG (cartel Jalisco nueva generación) le plus puissant du pays, « El Mencho ». Son élimination est une réussite des autorités mexicaines, mais se réalise sous la pression et avec le soutien du gouvernement nord-américain.

Donald Trump martèle haut et fort que les autorités mexicaines doivent démanteler les cartels qui font fortune en envoyant de la drogue aux États-Unis. Sans quoi, l’armée américaine pourrait le faire elle-même. Ces menaces semblent avoir porté ses fruits.

La présidente Claudia Sheinbaum a ordonné une des actions mexicaines les plus agressives contre les cartels depuis au moins dix ans et l’élimination d’Oseguera Cervantes montre comment la relation tendue entre M. Trump et Mme Sheinbaum – deux dirigeants aux styles opposés, redéfinit la relation États-Unis–Mexique, surtout en matière de sécurité.

La pression que Trump exerce sur son administration est finalement une force dont profite la présidente Sheinbaum. Elle voulait améliorer la sécurité du Mexique. Trump est arrivé au moment opportun pour la pousser dans cette direction indique Carlos Bravo Regidor, spécialiste mexicain des relations États-Unis–Mexique.

Mais elle joue avec le feu, croit l’analyste politique. « Je ne sais pas si elle voulait aller aussi loin, ajoute-t-il. Ça met manifestement son gouvernement sous forte pression, il faudra voir si l’État mexicain a la capacité de gérer l’onde de choc de cette opération. »

La présidente a confirmé que des renseignements pour l’opération contre El Mencho provenaient d’agences américaines (notamment de la CIA, selon des sources du New York Times).

Le ministre de la Défense du Mexique a lui aussi évoqué l’aide américaine, mais a déclaré que la percée dans l’enquête est survenue quand le renseignement mexicain a identifié une connaissance d’une maîtresse d’El Mencho, qui a mené les agents à la cachette du chef du cartel.

Il est clair que les deux parties collaborent mieux. En janvier, l’armée américaine a mis sur pied en Arizona une cellule d’analyse d’environ 300 militaires et civils ayant une expertise des cartels – hiérarchie, logistique et opérations financières – pour fournir des renseignements aux autorités mexicaines. Cette cellule installée à 25 km de la frontière mexicaine a aidé au raid contre El Mencho.

De 2008 à 2023, les États-Unis ont dépensé 3,6 milliards de dollars en sécurité bilatérale avec le Mexique. Mais ce n’était pas toujours aussi collaboratif. Le renseignement américain enquêtait sur des cibles prioritaires au Mexique, mais sans transmettre d’information aux autorités mexicaines. Une approche sage, puisque de nombreux responsables mexicains se sont révélés corrompus par les cartels.

Selon John Feeley, haut diplomate américain au Mexique de 2009 à 2012, la situation semble évoluer. « La grande différence, c’est que nous n’avions jamais eu l’adhésion complète des Mexicains », dit-il. Les récents succès « montrent qu’avec le Mexique, les États-Unis devaient exercer plus de pression pour susciter la volonté politique ».

Les autorités mexicaines avaient déjà essayé d’arrêter El Mencho. En 2012, il avait réussi à s’échapper quand ses hommes avaient bloqué des routes avec des véhicules en flammes. En 2015, ses hommes avaient abattu un hélicoptère militaire mexicain avec un lance-grenade, tuant trois soldats.

Sous le prédécesseur de gauche – et mentor politique – de Mme Sheinbaum, Andrés Manuel López Obrador, El Mencho semblait « moins » pourchassé. L’approche « sociale » de López Obrador pour résoudre la violence en s’attaquant à ses causes profondes a mené à une violence accrue. Elle a aussi gravement nui à la relation États-Unis–Mexique.

Deux chefs de cartel ont été capturés sous le sexennat de López Obrador. Ovidio Guzmán López – fils d’el Chapo, du cartel de Sinaloa – a été rapidement relâché après que ses hommes aient semé le chaos après sa capture. Puis, Ismael Zambada García (El Mayo Zambada) – cofondateur du même cartel – a été capturé par les autorités américaines lorsqu’elles ont persuadé son allié de le trahir et de l’amener aux États-Unis.

Mme Sheinbaum s’est révélée beaucoup plus volontaire dans la lutte contre les cartels. Selon M. Feeley, elle se démarque de l’ancien président López Obrador : « Elle a créé un niveau d’engagement inédit en matière de sécurité. »

Maintenant que Mme Sheinbaum a éliminé le chef de cartel le plus recherché du pays, M. Trump cessera-t-il de menacer le Mexique ?

Lundi matin – moins de 24 heures après le plus grand succès du Mexique contre les cartels depuis des années –, M. Trump a répondu à cette question en publiant ce message en ligne : « Le Mexique doit intensifier ses efforts contre les cartels et la drogue ! »

C’est aussi le dernier exemple de l’impact croissant de Donald Trump sur l’Amérique latine. Bien des pays – Venezuela, Cuba, Colombie, Argentine et Honduras – peuvent en témoigner.

Mme Sheinbaum cherche depuis le début à établir ses limites. Autant M. Trump évoque souvent des frappes au Mexique, autant Mme Sheinbaum affirme l’inviolabilité de la souveraineté du Mexique.

« L’arrestation du chef du CJNG figurait parmi les exigences majeures du président Trump. Son aboutissement devrait compter dans les négociations du traité de libre-échange USMCA prévues en juillet 2026 », analyse Ignacio Martinez, coordinateur du Laboratoire d’analyse du commerce, de l’économie et des affaires de l’Unam.

Le Mexique demeure donc sous pression.

Cet article a été publié dans le New York Times.