Dossier : 100 millions d’électeurs sont appelés aux urnes dimanche 2 juin au Mexique !

Un jour clé pour la deuxième économie d’Amérique latine. Le Mexique organise ce dimanche, le 2 juin, ses élections générales. Au programme : une élection présidentielle, mais aussi des législatives, des municipales, des scrutins étatiques. Près de 100 millions d’électeurs sont appelés aux urnes pour désigner selon toute vraisemblance la première présidente dans l’histoire d’un pays qui vit un bon moment économique, des avancées sociétales mais qui reste gangrené par la narco-violence. Explications et enjeux !

La candidate de la gauche au pouvoir Claudia Sheinbaum, 61 ans, part favorite pour devenir la première présidente du Mexique. Ex-maire de Mexico, scientifique, elle devance dans les sondages Xochitl Galvez, 61 ans également, une cheffe d’entreprise issue d’un milieu modeste. Claudia Sheinbaum terminera sa campagne mercredi à Mexico, en promettant de poursuivre les politiques sociales du très populaire président sortant Andres Manuel Lopez Obrador et de son Mouvement pour la Régénération nationale (Morena).

L’ex-maire de Mexico peut s’appuyer sur l’enracinement de Morena, qui a conquis en dix ans à peine la présidence, la majorité au Congrès et au Sénat, ainsi que dans une vingtaine d’États sur 32 dans ce pays à la fois présidentialiste et fédéral. Si sa victoire ne fait guère de doutes, la présidentielle n’est qu’un enjeu parmi d’autres des plus grandes élections jamais organisées au Mexique, avec le renouvellement du Congrès et du Sénat, de neuf gouverneurs sur 32 états, et d’une myriade d’élus locaux. En tout, 20 000 postes sont à pourvoir lors de ces scrutins entachés par l’assassinat d’une trentaine de candidats à des élections locales dans des régions où le crime organisé veut choisir ses candidats.

Premier enjeu : élue présidente, l’ex-maire de Mexico va-t-elle encore disposer d’une majorité au Congrès et au Sénat ? D’une majorité simple ou plus élargie ? Deuxième question : la gauche va-t-elle conserver son fief depuis 25 ans, la capitale du Mexique, dirigée par Claudia Sheinbaum de 2018 à 2023, et par le président sortant Lopez Obrador dans les années 2000 ? « La perte de Mexico donnerait l’impression que Morena a été touchée » et « Claudia serait affaiblie d’entrée », affirme à l’AFP Jorge Zepeda Patterson, éditorialiste respecté. Aux élections intermédiaires de 2021, Morena avait perdu la majorité absolue au Congrès et six des 16 districts de Mexico. Troisième interrogation : qui sera l’interlocuteur de la « presidenta » aux États-Unis, avec qui le Mexique entretient une relation bilatérale parmi les plus intenses au monde (commerce, migration, lutte contre le trafic de drogues et d’armes) ?

La future présidente, qui prendra ses fonctions le 1er octobre, devra attendre la réponse jusqu’au 5 novembre, date du « match retour » annoncé entre le président démocrate Joe Biden et l’ex-président républicain Donald Trump. « Je pense que nous aurons de bonnes relations, que cela soit avec Trump ou Biden. Ils ont besoin de nous. Nous avons besoin d’eux », a déclaré Claudia Sheinbaum à des journalistes étrangers dont l’AFP mi-mai. « Sheibaum a deux plans, un avec Biden, l’autre avec Trump », précise un membre de son équipe, l’ex-ministre des Affaires étrangères Marcelo Ebrard.

Des sujets brulants á traiter avec le voisin du nord
Avec 3.000 kilomètres de frontière avec les Etats-Unis, le Mexique est le chemin privilégié par les migrants de toute l’Amérique Latine pour atteindre le rêve américain. En décembre, 10.000 personnes traversaient illégalement la frontière chaque jour, selon la police des frontières américaine, qui a également indiqué que 2,4 millions de migrants sans autorisation avaient été arrêtés en 2023.

Autres sujets de tensions, Mexico a porté plainte aux Etats-Unis contre les fabricants d’armes, dont les produits font des ravages sur son territoire, tandis que Washington demande au Mexique de lutter contre le trafic de fentanyl, une drogue extrêmement addictive qui tue des milliers d’Américains.

Le Mexique : un pays « tout en contraste »
La prochaine présidente héritera d’un pays tout en contraste, qui attire investisseurs et touristes tout en étant d’une extrême violence par endroits. Quelle est la situation en terme d’insécurité, sur le plan économique et sociétal ?

Économie
Portée par le retour des usines le long de la frontière avec les États-Unis et l’augmentation du salaire minimum, l’économie devrait croître de 2,2 % en 2024, d’après l’OCDE. « La solidité du marché de l’emploi renforcera la consommation », poursuit l’OCDE. « Les exportations soutiendront la croissance en 2025 (…) L’inflation continuera à descendre peu à peu vers les 3,1 % en 2025 ». Seule incertitude économique lors du prochain mandat : une éventuelle réforme fiscale pour financer l’État-providence mis en place par Morena. « Je pense qu’elle est inévitable », d’après l’éditorialiste Jorge Zepeda Patterson. Riche en pétrole, le Mexique est aussi le premier producteur mondial d’avocats, appelé aussi « or vert ». Rien que pour le guacamole consommé lors du Superbowl 2023, le pays a envoyé 100.000 tonnes d’avocats aux Etats-Unis. Le pays est également très touristique avec plus de 41 millions de visiteurs en 2023, dont plus de la moitié en provenance des États-Unis, séduits par ses plages ou ses richesses archéologiques. Le secteur représentait 8,5 % du PIB en 2022, selon l’Institut national de statistiques (Inegi). L’argent envoyé par des Mexicains établis à l’étranger (remesas), notamment aux Etats-Unis, lui a rapporté 4,2 % du PIB en 2022, selon la Banque mondiale. Toutefois, 36 % des 129 millions d’habitants du pays restaient sous le seuil de pauvreté en 2021, d’après la même source.

Un des pays les plus violents du monde
Avec en moyenne 23,3 victimes d’homicide pour 100.000 habitants l’année dernière, d’après Insight Crime, le Mexique est un des pays les plus dangereux au monde.Les trois quarts de ces homicides sont liés à des affrontements entre groupes criminels, selon le président sortant, Andrés Manuel López Obrador.

Plusieurs cartels se disputent le contrôle de l’acheminement de la drogue vers les Etats-Unis, mais aussi d’autres activités (trafic de migrants, extorsions, vol de combustibles…). Le pays accumule 450 000 homicides et 100 000 disparus depuis 2006 et le lancement d’une opération militaire contre les narco-trafiquants, qui n’a fait que balkaniser les cartels. En rupture avec le tout-répressif, le président sortant a choisi de s’attaquer aux causes de la délinquance, avec des programmes sociaux à destination des jeunes. Claudia Sheinbaum veut poursuivre cette politique, tout en luttant contre « l’impunité ». « Rien ne va changer pour les puissants cartels qui contrôlent de larges régions », d’après Guadalupe Correa-Cabrera, une spécialiste des relations bilatérales, chercheuse á l’université du Texas.

La violence est telle qu’elle menace la sphère politique. Près d’une trentaine de candidats à des mandats locaux ont été tués lors de l’actuelle campagne électorale. Depuis 1995, au moins 156 journalistes ont été assassinés au Mexique, selon Reporters sans frontières. Le nombre de féminicides est lui aussi très élevé, bien que sous-estimé, avec 852 victimes en 2023, selon les chiffres officiels.

Sur les sujets societaux le Mexique avance á grands pas
Avortement, mariage pour tous, parité politique, visibilité LGBT+: si le Mexique a progressé sur la voie des libertés individuelles ces dernières années, les militants restent vigilants avant les élections du 2 juin, même dans la perspective probable d’une femme élue présidente. Au-delà de ces cas emblématiques, le Mexique a continué de conforter les libertés individuelles, par des décisions politiques ou de la Cour suprême.

Depuis 2022, le mariage pour tous est légal dans les 32 états du pays.Le processus aura pris 12 ans, comme le rappelle une publication de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM): « Mexico a été la première entité (où le mariage pour tous) est entré en vigueur le 4 mars 2010. Le 26 octobre 2022, il a été approuvé dans le Tamaulipas (nord-est), le dernier état qui devait encore le légaliser ».

Depuis 2014, la Constitution intègre le principe de la « parité » homme/femme dans les candidatures aux élections. Le Congrès actuel, issu des dernières élections de juin 2021, compte même une majorité de femmes (251 pour 500 au total).

Mais une femme de gauche présidente du Mexique ne garantit pas de nouvelles avancées pour les luttes féministes, insistent les militants. Les féministes rappellent que le mentor de la favorite Claudia Sheinbaum, le président sortant Andrés Manuel López Obrador, les a traitées de « pseudo-féministes » après une manifestation tendue en faveur de l’avortement.

L’avortement, lui, a été dépénalisé dans tout le pays, sur décision de la Cour suprême en 2023 et non à l’initiative du gouvernement.Dans ce pays fédéral, seule une douzaine d’états sur 32 l’ont dans les faits entièrement dépénalisé.

Même avec des limites et des lenteurs, le Mexique va sur ce plan à contre-courant des Etats-Unis, où la Cour suprême a annulé en 2022 son arrêt Roe v. Wade qui garantissait depuis 1973 le droit constitutionnel à l’avortement.Conséquence, des femmes américaines demandent des pilules abortives au Mexique ou viennent y avorter, d’après des médias des deux pays.

La dépénalisation de la marijuana progresse aussi lentement. En 2021, la Cour suprême avait dépénalisé son « usage ludique » pour les adultes. Mais l’approbation du Sénat se fait encore attendre.

Une puissance culturelle indéniable
Le pays a donné naissance aux peintres Frida Kahlo et son mari Diego Rivera, ainsi qu’à l’écrivain Octavio Paz, prix Nobel de littérature. Le pays rayonne également grâce au 7e art. Les réalisateurs Alfonso Cuaron, Guillermo del Toro et Alejandro Gonzalez Iñárritu, les « Trois Amigos », ont chacun remporté l’Oscar du meilleur réalisateur. Les comédiens, Gael Garcia Bernal, Diego Luna et Salma Hayek ont également fait leurs armes à Hollywood.

Le succès à l’international du dia de los muertos (fête des morts), d’ailleurs à l’honneur dans le film « Coco » de Disney, ou l’essor de sa cuisine témoignent également du rayonnement culturel du Mexique. Le pays totalise dix-huit restaurants étoilés au Michelin. Une vraie source d’espoir pour un peuple souvent méritant.

Source – Grand Journal + agences

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